Le jour du salami (2)

Publié le par Dradradra

Mardi.

Anna avait commencé le travail à dix heures ce matin, en faisant l’ouverture du magasin. Observant ces consommateurs de la première heure attendre devant la grille de fer ; elle surprit les myopes plissant leurs yeux afin de distinguer les pancartes de prix accrochées au plafond, ce vieux couple cherchant un cadeau de mariage décent pour leur fille et son imminent époux, et cette femme parée comme lors d’un bal costumé guettant le moindre mâle célibataire.

Drôle de scène, quotidienne somme toute, puisque chaque matin, lors de l’ouverture du magasin, on retrouvait les mêmes mimiques, les mêmes chamailleries, les mêmes « Mais non Georges, on ne lui offrira pas un mixer pour son mariage », les mêmes « Je ne veux pas finir seule, vite, un homme… ». Depuis hier, elle retrouvait aussi ceux qui s'étaient levés du pied gauche, qui se plaignaient que leur sèche-cheveux avait provoqué un court-circuit dans leur salle de bains et que le miroir, dans cette folie électrique, était tombé du mur. Et là dedans, qui est-ce qui se chargerait de nettoyer les dégâts qu’avait occasionnés ce sèche-cheveux capricieux ? La jeune femme ne le savait pas et tentait à chaque fois d’insuffler un peu de raison dans l’âme déchirée de ces trompés, bafoués, trahis de l’électroménager. Malgré toute sa bonne volonté, elle échouait sans cesse et se résignait à faire cavaler ses agresseurs jusqu’au service après-vente, tout au fond du magasin. Service après-vente qui, accessoirement, ne pouvait rien pour eux et leur sacro-saint miroir.

La journée passait, le magasin ne désemplissait pas, et elle se retrouva forcée de manger plus tard que tous les autres. Les plus malins réservaient l’heure de midi, Anna assura quant à elle la permanence et finirait probablement par déjeuner à quatorze heures trente. Forcément. D’autant plus qu’elle venait de commencer, elle était apprentie caissière et désirait avant tout instaurer un climat de travail favorable aux échanges sympathiques. Elle était naïve et le savait pertinemment.

La journée passait, les clients passaient et repassaient, son sandwich trépassait. Anna ne déjeuna pas aujourd’hui et se promit de se consoler en mangeant deux fois plus ce soir ; oubliant ce morceau de baguette se languissant de ses canines au fond de son sac à main.
Pendant que les collègues classaient extensions de garantie, avoirs et factures, elle enregistrait les articles en caisse, parvenait à rester calme, et appuyait sur la moitié des touches du clavier ancestral d’un ordinateur non moins ancestral. Les clients faisaient mine de comprendre, de compatir, mais au fond, elle les irritait à tapoter sur toutes ces touches, à effacer, recommencer, rougir et se confondre en excuses aussi plates que la rondelle de salami qui commençait tout doucement à faire la gueule dans son sac. Elle chercha fébrilement ce petit calepin sur lequel elle avait noté les raccourcis-clavier, les codes, les modes de paiement possible et la marche à suivre pour imprimer un document dans le bon sens. L’apprentie chercha, chercha et ne trouva pas ; la file d’attente s’allongeait, ça râlait, ça s’esclaffait, ça hurlait « c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? », ça trépignait, ça menaçait de s’en aller pour revenir de plus belle. De regards compatissants en « moi, à votre âge, j’avais un travail convenable », elle soufflait, ruminait, au bord de l'ébulition, les larmes menaçaient de s’écraser sur le clavier crasseux, ça chauffait, ça piquait, ça viendrait inexorablement et en aucun cas, elle n’avouerait sa faiblesse devant ce troupeau de moutons insupportables. Une collègue prit la relève et l’apprentie s’isola.

« Dites, elle est vraiment qualifiée pour ce boulot ? », « On engage n’importe qui dans ce magasin ? »,
« C’est pourtant pas bien compliqué, la caisse ! »

Quelques minutes s'étaient écoulées, elle revint ; les néons faisaient apparaître les cernes que le fond de teint cachait habilement. Les yeux rougis, le mascara massacré et les joues parées de traces légèrement noirâtres s’étendant jusqu’au menton, elle traversa le magasin et regagna sa caisse. Le tabouret était à sa taille et pourtant, elle se sentait minuscule, amoindrie, déclassée.

Vingt heures, l’heure de la délivrance, du bilan ultime : « Ai-je fait des trous dans la caisse ? Manque-t-il une somme astronomique ? » . Anna s’apprêtait à passer la moitié de la nuit à cinq kilomètres de chez elle, dans le réduit qui servait de salle de pause au magasin. Elle n’avait pas eu toute sa tête aujourd’hui, il était possible qu’elle ait fait une fausse manipulation et qu’elle occasionne sans le vouloir la faillite du magasin.

Tout se passa plutôt bien. Elle ne recompta que trois fois, se trompa rarement dans les cases à remplir et ferma sa caisse sans trop d’ennuis. Pas de trous, pas ce soir.
Il était vingt et une heures, le soleil se couchait, l’été battait son plein et elle, elle en avait plein le dos. Déjà.

Lorsqu'elle rentra enfin chez elle, elle se changea ; elle ne pouvait plus voir ce pantalon noir, ce débardeur blanc et surtout, surtout, cette veste rouge pétard trop grande pour elle. La fille qu’elle remplaçait devait avoir quatre tailles de soutien-gorge en plus, c’en devenait presque inconcevable.

Et dire que demain, tout recommencerait… Elle ferma les yeux et s’endormit.

Publié dans Chroniques dartyennes

Commenter cet article