Journée mistigri (3)

Publié le par Dradradra

Mercredi.

Anna titubait sur le carrelage froid de la salle de bain. Elle avait l'impression d'avoir vidé tout le mini bar cette nuit et avait un mal de chien à se souvenir de la veille. Qu'avait-elle fait ? Avait-elle réellement bu plus que de raison ? Elle se heurta à l'image que son visage renvoyait dans la glace de l'armoire à pharmacie et prit peur en se voyant. Elle approcha son visage du miroir, scruta ses yeux, ses pupilles, ses cernes et les plis que l'oreiller avait laissé sur sa joue grisâtre. "On dirait Brigitte Bardot...", grogna-t-elle.
Anna n'avait pas fermé l'oeil de la nuit et avait avait passé son temps à maudire son chef, ses collègues, son job et le magasin tout entier de minuit à six heures.
Machinalement, elle s'était habillée et avait avalé son petit-déjeuner. Elle se détesta l'espace de trente secondes, lorsqu'elle se rendit compte qu'elle avait omis de passer par la case douche avant d'enfiler ce mautit gilet rouge, ce débardeur blanc et ce pantalon noir.

Anna ne jurait par le tricolore que depuis lundi matin, mais cela lui semblait déjà une éternité. Et toujours, ce gilet si grand qu'on aurait pu en loger trois comme elle dedans.

Elle prépara ses affaires, se confectionna un sandwitch dans les règles de l'art, se précipita dans sa voiture et prit le chemin du magasin pour une journée pleine de rebondisements.
Que se passerait-il aujourd'hui ? Une coupure d'électricité ? Une panne de caisse enregistreuse ? Une demande en mariage au rayon des congélateurs ? La question la hanta jusqu'à ce qu'elle arrive devant le Temple de l'Electroménager. Aujourd'hui, surprise, c'est elle qui ouvrirait le rideau de fer... Anna fouilla dans ses poches afin de trouver les clés du magasin et tomba enfin sur le précieux trousseau. Une dizaine de clés y était attachée, il lui fallait maintenant trouver la bonne... Elle s'estimait heureuse, car à cette heure matinale, rares étaient ceux qui flânaient pour le plaisir dans la galerie du centre commercial. Elle put donc s'escrimer à essayer toutes les clés dans la serrure jusqu'à ce qu'enfin, ... la serrure cède ! L'alarme du magasin ne tarda pas à hurler et à ce moment précis, alors que les quelques badauds commençaient déjà à s'aglutiner autour d'elle, Anna sut ce cette journée serait encore pire que la précédente.

Son chef ne tarda pas à arriver, il était déjà dix heures. Les vigiles tentaient de faire taire les sirènes et y parvinrent lorsque le directeur du magasin se posta devant la grille, l'air passablement agacé.
"Dites, c'est quoi ce bazar ?" sont les premiers mots qui lui vinrent. Puis arrivèrent ensuite l'incontournable "Qui a fait ça ?" et le "Anna, dis-moi, tu comptes faire des conneries tous les jours ?". Oui, décidément, cette journée avait tout pour plaire. Anna eut envie d'éborgner son patron avec son sandwitch mais se ravisa.

Cet épisode fâcheux presque oublié, la matinée passa sans trop d'encombres. Les collègues d'Anna la félicitèrent bien évidemment de son exploit, l'extraordinaire aventure de l'alarme les occupa jusqu'à l'heure du déjeuner. Anna se jura de ne pas réitérer la bêtise de la veille et sauta de son siège à midi une. "Ce sera ça de moins sans ces vipères", se surprit-elle à penser alors qu'elle franchissait les portes battantes du centre commercial. Enfin à l'air libre ! Le soleil brillait généreusement en ce mois de juillet. Les rayons de l'astre lui caressaient agréablement la nuque et la brise légère s'engoufrait dans ses cheveux bruns. Elle traversa le parking et prit le parti de s'installer à l'ombre, quelque part, entre une Lada et un chêne. Elle sortit son sandwitch du sac et mordit dedans avec appétit. Le thon-mayonnaise représentait définitivement un duo gagnant.
En mangeant, elle se demanda comment elle parviendrait à honorer son contrat de travail jusqu'au bout et à rester un mois et demi. Elle en était à son troisième jour et éprouvait déjà des difficultés certaines à supporter ses collègues, ainsi que les clients. Son chef, c'était une toute autre histoire. Il semblait froid de prime abord mais au fond, elle savait qu'il cachait des trésors de gentillesse sous sa carapace tricolore. "Ouais, m'enfin pour le moment, il a tout d'une sacrée bestiole quand même...", conclut-elle.
Il était treize heures, le temps avait filé à toute allure... Elle rassembla ses affaires, fit un détour par la poubelle, eut une pensée peu avouable en imaginant ses collègues déversées dans une benne à ordures et reprit sagement son poste.

L'après-midi passa aussi lentement que la matinée, à tel point qu'Anna eut tout le loisir d'imaginer le chemin qu'empruntait son thon-mayonnaise pour arriver jusqu'au gros intestin. Elle mâchouilla toute sa panoplie de stylos bille, classa, déclassa et reclassa les avoirs et extensions de garantie en tout genre jusqu'à ce que la Providence ne la tire de sa douce somnolence. Un "Excusez-moi, je souhaiterais passer en caisse" la remit sur le droit chemin et elle leva enfin les yeux vers son Messie. Un Messie qui ne lui semblait cependant pas si biblique que ça ; elle avait l'impression de l'avoir déjà vu. Une espèce de grand dadais rouquin, arborant une pilosité ressemblant de loin à de la barbe, qui portait une chemisette à carreaux mal coupée, mal boutonnée, mal repassée et probablement achetée par sa mère dix ans auparavant. Ce grand sentimental l'avait assortie à un jean tout aussi mal coupé, mal boutonné et mal repassé.
Le regard interrogateur, Anna laissa échapper un "On se connait, non ? ". La réponse ne lui plut guère. "Je crois oui, on a du fréquenter le même collège". Ha ! Ces satanées années collège... Il y a deux castes de gens au collège. Ceux qui appartiennent à un groupe, qui s'intègrent partout et auxquels on fiche une paix royale pendant quatre ans. Et ceux qui ne s'intègrent jamais nulle part, qui sont en décalage toute leur vie et qui subissent moqueries, brimades et coups à longueur d'année. Anna avait fait partie de la deuxième catégorie. Et ce garçon là, elle parvenait maintenant à le replacer dans le contexte de l'époque. Et il avait toujours eu la même tête, finalement. "Oui, c'est juste, je me souviens de toi, on était dans la même classe", répondit-elle, non sans réfréner une soudaine envie de rire. Il avait toujours porté ces vêtements ridicules, constata-t-elle avec le recul... "Ca y est, t'as trouvé un travail ? Ca te plaît ? Je me souviens, les études c'était pas ton truc...", lui demanda-t-il avec un grand sourire jaunâtre, comme pour l'achever, après ces longues années rythmées au son des claques. Celui qui l'avait surnommée "Ananas" durant quatre ans sans jamais se lasser de ses âneries prenait un malin plaisir à la torturer, encore aujourd'hui.
Et là, elle eut envie de foncer dans le tas et de bousculer cet idiot fagotté comme un bûcheron des années 90.
" Du tout, je suis en licence de management des entreprises... (Et j'ai même un an d'avance sur toi, espèce d'âne)... A la rentrée, je pars faire mon master en Autriche (Pas juste pour picoler, chasseur de caribous de bas étage, va)."
" C'est marrant, comme quoi, les gens changent ! "
" Ouais... Et d'autres ne changeront décidément jamais. Ciao ! ", lui répondit-elle en lui tendant son sac en plastique. Et dire qu'il venait d'acheter un rasoir... A quoi bon ? Un coupe ongles aurait suffi.

Bilan de cette troisième journée ? Sur les rotules et heureuse. Ravie d'être devenue ce qu'elle est, finalement.


Publié dans Chroniques dartyennes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article