Le lundi, c'est Darty (1)

Publié le par Dradradra

Lundi.

Première journée de travail pour Anna, fraîchement débarquée de la fac pour un été haut en couleurs.

Ce matin-là, elle arriva pimpante à 9h30. Le magasin dans lequel elle serait hôtesse de caisse pendant un mois et demi ouvrait ses portes à dix heures, il fallait qu'elle soit prête à accueillir ses premiers clients.
Anna avait déposé sa candidature juste après l'arrêt des cours et s'était dit que, n'ayant aucune expérience dans la vente, elle se devait d'y aller au culot. Une semaine plus tard, elle signait son contrat et fit son entrée fracassante dans la grande distribution début juillet. Le drapeau de ses vacances serait blanc, noir et rouge cette année.

Le responsable du magasin l'accueillit rapidement, passant ensuite le flambeau aux nouvelles collègues d'Anna. Justine, une brunette d’une bonne trentaine d’années, se chargea de lui faire visiter son nouveau lieu de travail, rayon après rayon.

"Alors là, tu vois, c'est les machines à laver, les essoreuses et tous ces trucs-là. Là, t’as les congélos et les frigos. Bon, ça va te servir à rien, mais on appelle ça le TLM blanc. "

" Le quoi ? ", demanda Anna, pleine d’interrogations à cet instant précis.

" Le TLM blanc. Le gros électroménager quoi ", lui répondit Justine, satisfaite.

" Ha OK, le TLM blanc. Cool. Et tout ce qui est mixers, robots de cuisine et tout, ça correspond à quoi ? ", surenchérit Anna, heureuse de commencer cette matinée en apprenant ses premiers mots de jargon.

" Je crois que c’est l’ELA blanc. C’est le petit électroménager. T’as aussi le TLM brun avec les télés et tout l’équipement vidéo, l’ELA brun avec la hi-fi et les multimédias et l’ELA gris avec la téléphonie. "

Anna et Justine firent un dernier détour par la boutique accessoires et le service après-vente.

" Tu verras, t’entendras parler de lui. "

" De qui donc ? ", demanda Anna perplexe.

" Du SAV… C’est la réponse quasi-systématique quand t’as un pépin en caisse ", lui confia Justine.

Les deux collègues revinrent de leur promenade et une dénommée Marjorie prit la relève. Anna fit mine de s’intéresser lorsqu’elles passèrent en revue tous les raccourcis clavier de l’ordinateur, ainsi que les différents documents à imprimer et remettre au client lors d’un passage en caisse. Anna notait scrupuleusement toutes ces précieuses informations sur un calepin, afin de pouvoir s’y référer à tout moment.

" Là, tu vois, c’est simple : le client veut une facture et il veut payer avec la carte bleue de sa boite. Pour encaisser sa carte bleue, tu tapes F9, puis F12 pour éditer la facture, F3 pour le double et F2 pour valider la vente. C’est bon ? "

Rien n’était bon pour le moment, Anna parvenait tant bien que mal à se souvenir du TLM blanc, de l’ELA gris, du code secret de l’ordinateur et de celui du minitel. Ce soir, elle aurait probablement oublié son code de carte bleue à elle…

 

Midi. La pause-déjeuner. Un petit moment de répit pour l’apprentie. Répit de courte durée cependant, puisque ses nouvelles collègues lui proposèrent une visite guidée de la galerie marchande du centre commercial. C’est vrai ça, elle sortait de son tipi une fois par an et rêvait de découvrir enfin ce à quoi ressemblait un centre commercial… Anna remercia ses collègues et accepta la proposition. Le centre commercial n’était pas immense, mais il offrait de nombreuses possibilités : passer chez le coiffeur avant d’aller déjeuner dans le fastfood le plus gastronomique du coin, puis s’acheter ensuite rapidement une paire de sandales pour aller faire du vélo, acquis quant à lui, dans l’aile ouest de la galerie. Une vraie merveille, ce temple de la consommation.

La visite du centre commercial se poursuivait au rythme des potins, les filles s’en donnaient à cœur joie, alors qu’Anna ne comprenait rien. Ralf, Philippe et Mario lui étaient inconnus et a priori, elle se fichait de savoir qui portait des slips et qui fricotait avec la vendeuse du rayon téléphonie. Elle se douta qu’elle finirait par les connaître et d’alimenter, elle aussi, les ragots.

La pause déjeuner touchait à sa fin et les collègues revinrent à leur poste vers 13 heures, de manière à ce que celles qui assuraient la permanence puissent aller manger à leur tour.

 

L’après-midi fut une véritable épreuve pour Anna, puisqu’elle tenta de mettre en œuvre tout ce qu’elle avait appris le matin même…

Les clients affluaient devant sa caisse et la jeune femme fit ce qu’elle put pour ne rien laisser paraître. Intérieurement, elle était au bord de la panique et pratiquait la Méthode Coué avec brio. " Non, je ne me laisse pas déborder, tout va parfaitement bien et je maîtrise la situation. " Anna avait l’impression de repasser son bac pour la deuxième fois…

Un break s’imposa vers 16h30 et elle partit s’isoler quelques minutes dans la salle de pause. Devant la machine à café, elle inspira profondément, expira tout aussi profondément et manqua de s’étouffer suite à l’exercice périlleux. Elle n’avait jamais appris à respirer correctement, vivait à cent à l’heure et ne sortait que très rarement la tête de l’eau. Pour respirer. Suffoquer. Juste happer un semblant d’oxygène et s’enfermer à nouveau dans son sous-marin.
Lorsqu’Anna s’extirpa de ses songes, elle n’en crut pas ses yeux. Accompagné de ses sbires, Stephen, son ex-fiancé, était entré dans cette minuscule salle de pause. Elle ne l’avait pas vu depuis plus d’un an et avait laissé échapper un petit cri de surprise en le voyant là, souriant comme au jour de leur rencontre. Il sourit de plus belle, réfrénant un léger rire.

Stephen avait travaillé dans ce magasin il y avait deux ans maintenant et était passé revoir ses anciens collègues. Ainsi que la nouvelle.
Celui qui ne portait que des strings et des pantalons ultra moulants s’avança vers elle pour lui prendre la main. La jeune femme eut un mouvement de recul et eut subitement ces visions désagréables, repensant au passé et à leur histoire grotesque. Il avait ouvertement séduit l’une de ses amies lors d’une soirée et Anna avait enfin ouvert les yeux à l’issue de cet énième rendez-vous stupide : ils n’avaient rien à faire ensemble et leur histoire devait s’arrêter là. Leur idylle prit fin le jour de ses vingt ans.

Il lui demanda comment elle allait, si elle travaillait là pour l’été, si ses études lui plaisaient toujours autant et si elle était seule. Elle lui répondit qu’elle allait bien, qu’elle avait décroché ce job pour payer ses vacances en septembre, que ses études la comblaient, qu’elle partirait en Autriche en octobre pour la rentrée et qu’elle était fiancée. Tout sonnait juste, sauf ça.

Stephen lui lança un regard qu’elle n’oublierait jamais. Le sourire en coin, l’œil malicieux, ce regard signifiait : " Je sais que tu mens et je sais qu’on se reverra. "

Et elle, elle avait envie de tout, sauf de ça. Même d’aller chez l’esthéticienne avec ses collègues, si on lui promettait qu’elle ne reverrait jamais ce type.

 

Cette première journée laissa à Anna un goût amer dans la bouche… Un mois et demi à redouter que le sosie de Fonzie ne revienne la hanter ? Même pas en rêve….

Publié dans Chroniques dartyennes

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