La main

Publié le par Dradradra

On m’a lâché la main.

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où, je ne sais plus qui. Je sais simplement qu’on me tenait, puis qu’on m’a lâchée.

 

 

Elle est arrivée accompagnée d’un policier. Des fillettes de cet âge-là, on en voit malheureusement trop. Le pire, c’est qu’on trouve toujours quelque chose à leur dire, la parole apaisante, on connaît les statistiques, on sait ce qui s’est passé. Et on est là, avec nos compétences à revendre, face à un visage lavé par les larmes, un visage qui ne comprend plus, sans nom.

On savait pertinemment que ses parents l’avaient abandonnée, on savait qu’ils seraient partis dans l’heure. Ce qu’on ne sait jamais, c’est pourquoi. On ne le saura jamais, c’est pas dans les larmes d’une fillette de trois ans qu’on trouvera la réponse.

Elle nous paraissait si fragile, et elle l’était. Le matin, elle s’était probablement réveillée comme toujours, avait pris son petit déjeuner, avait embrassé sa mère, son père. Peut-être a-t-elle des frères et sœurs, une peluche qu’elle ne quitte jamais, une cachette favorite dans sa chambre. Tout ça, elle nous le dira, si on le lui demande, mais sans forcément savoir que ce soir, elle dormira seule.

 

Je me hais, lorsque je la rassure, plein de compassion, lorsque je lui dis que tout s’arrangera, que Maman s’inquiète sûrement beaucoup. Je me hais lorsque je la vois mordre les cordons de sa capuche, lorsqu’elle observe et scrute, lorsqu’elle espère. Et je crois que je déteste ceux qui l’ont laissée là, au beau milieu de ce magasin. Avec un peu de chance, elle ne les détestera peut-être pas, elle, qui sait. Mais pour cela, il faudra qu’elle ne sache jamais.

 

Plus le temps avançait, moins l’espoir subsistait. Nous lui avions trouvé un foyer, en attendant. Mais en attendant quoi ?

 

Puis elle grandissait, ce  n’était plus qu’un vague souvenir ; le souvenir d’une main. Avec le temps, elle ne sait plus si la peau était douce ou rêche. Elle ne se souvient plus de sa peluche, ni de sa chambre. Elle a oublié ses frères ; elle en avait deux. Où sont-ils ?

En attendant, elle ne sait rien. Elle se doute peut-être, mais personne ne lui a jamais rien dit. D’année en année, on préserve ce secret, sans jamais faillir. Je ne sais pas si cela vaut mieux pour elle, mais disons que cela vaut mieux pour nous, qui l’avons connue toute petite. Par facilité. C’est tellement plus facile de se taire que de parler et d’affronter un regard tour à tour perdu, vengeur, déçu et au final, résigné.

 

 

« Aujourd’hui, maman est morte »… A chaque lecture de l’Etranger, des larmes lui viennent. Aujourd’hui, elle aimerait qu’on lui redonne la main, celle qu’elle a perdue il y a trop longtemps. 

Publié dans Pat & Tic

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